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« Penser & faire le design ! »

NDA Magazine : les fondamentaux reviennent au galop

Les fondamentaux reviennent au galop : la lumière naturelle, les vues, l’isolation phonique et thermique, l’ergonomie optimale de l’espace, la modularité et la flexibilité, et puis un bout de balcon, un jardinet ou une terrasse, bref une échappée verte pour respirer et poétiser… Interview « Regards croisés » d’Olivier Saguez, à lire dans NDA Magazine.

Nda : un changement radical est-il à prévoir dans l’architecture et l’architecture intérieure ?

Olivier Saguez : radical, j’aime bien ce mot comme j’aime aussi le mot changement mais, soyons réalistes, la planète design ne va pas changer du tout au tout. Faire du design, c’est être dans les usages et pas dans les nuages, et notamment dans les bons usages du lieu. C’est sûr qu’après plus de deux mois de confinement-enfermement, les gens ont compris que mal vivre, c’est mal habiter. Les fondamentaux reviennent au galop : la lumière naturelle, les vues, l’isolation phonique et thermique, l’ergonomie optimale de l’espace, la modularité et la flexibilité, et puis un bout de balcon, un jardinet ou une terrasse, bref une échappée verte pour respirer et poétiser… Des fondamentaux largement oubliés ! Le bricolage et le jardinage cartonnent après le confinement, comme les agences immobilières, normal, on n’en peut plus du test-torture de deux mois, mon home sweet-home était devenu un petit enfer.

Nda : quels seront les changements à envisager ?

OS : au-delà de ces fondamentaux, il y a le feu pour passer enfin au vert. Je crois à fond au développement durable comme au design durable, et la période y est très favorable, si l’on sait réfléchir durablement et saisir les opportunités. Les solutions techniques, le savoir-faire, les aides de l’État et des collectivités locales, et surtout l’envie sont là. Le succès de l’hôtel Le Barn ou notre propre Manufacture Design en construction bois CLT, tous deux conçus par l’architecte Christophe Vergnaud, le siège social de Nature & Découvertes à Versailles par l’architecte Patrick Bouchain, et Arboretum, futur premier campus tertiaire en bois d’Europe à Nanterre, avec Woodeum promoteur leader en construction bois massif, sont des chantiers, des rencontres et surtout des expériences qui nous ont changé la vie. Des projets où la maîtrise des coûts est clef, basée sur un arbitrage entre les choix d’économie, là où la dépense n’est pas justifiée, et les choix d’investissement, là où la dépense apporte une valeur d’usage. J’ai toujours cru à l’architecture et au design frugaux, et ce sera encore plus vrai dans l’avenir car demain, nous serons tous moins riches.

Nda : comment le secteur du résidentiel va-t-il évoluer ?

OS : il faudra évidemment reprendre les fondamentaux et puis les fameux espaces verts devront être utiles et souvent collectifs. Après la crise sanitaire et la nécessité d’une hygiène rigoureuse, nous travaillons pour un promoteur dans le résidentiel sur la transformation des espaces poubelles (crasseux, exigus, bruyants…) dans un esprit clinique. Idem pour les locaux vélos, poussettes et chariots. On pourrait même envisager des garde-meubles collectifs dans l’immeuble. Le collectif avec des activités mixtes sera l’une des solutions du mieux habiter.

Nda : comment le secteur tertiaire va-t-il se développer ?

OS : travailler chez-soi peut être synonyme de mal de dos, stress, confinement intellectuel et absence de lien social. Je ne crois pas au télétravail, un jour, voire deux pour certaines activités sans doute, cela permet d’éviter des déplacements et de réduire notre C02. Le bureau physique dans l’entreprise, c’est le collectif, la solidarité, le confort absolu, la formation permanente entre collaborateurs, et puis c’est aussi un lieu pour respirer un air d’ailleurs avec les autres et c’est encore, et j’y tiens beaucoup, un lieu pour inspirer. Il y a des lieux énergisants, rafraîchissants, euphorisants et inspirants, le bureau doit être de ceux-là. C’est ce qu’on a voulu faire récemment pour les sièges sociaux de Parfums Christian Dior, Pernod Ricard et Roche… et je crois que ça marche, qu’il y a bien un avant et un après.

Nda : l’hôtellerie va-t-elle devoir retrouver de nouveaux repères ?

OS : l’hôtellerie ? Tout est à l’arrêt. Avec notre partenaire américain Dash Design, nous comptons plus de dix chantiers en suspens. Il va falloir travailler autrement les parties communes, les agrandir sans doute, augmenter la mixité de clientèles. On a travaillé pendant le confinement sur un gros projet au coeur de la Cité du Design de Saint-Étienne, un nouveau concept mi-auberge de jeunesse mi-hôtel avec deux grands cafés restaurants et terrasses. Mais là encore, le design devra être frugal, durable et modulable à la fois.

Nda : quant au retail et l’e-commerce, quelles leçons tirer de tout cela ? De nouveaux modes de consommation ? De nouveaux concepts ?

OS : le commerce avait déjà entamé sa grande mutation, face à internet. Le magasin ennuyeux et linéaire devrait définitivement disparaître, au profit d’un magasin relationnel et sensible. Le système D – D comme Design aussi – très français, a bien fonctionné pendant la crise. Des commerçants ont improvisé un drive-piéton, une offre du bouquet unique comme le plat unique, une vente à emporter en terrasse ou un petit marché dans un camion… Ils ont eu de l’audace avec des solutions parfois éphémères, en imaginant des lieux d’empathie, d’échanges, d’expérimentations, voire d’imprévu. C’est dans ce sens que le commerce de demain se développera car il crée du lien, des moments de rencontres et d’expériences, essentiels à la vie économique et surtout sociale d’un pays.

Nda : pour le monde culturel totalement paralysé pendant la pandémie, comment entrevoir une issue pour qu’il puisse exister ?

OS : honnêtement, je ne sais pas, nous n’avons pas encore traité pleinement ce problème d’accessibilité. Nous sommes partenaires de « Agir pour le vivant » – à l’initiative d’Alain Thuleau, fondateur de Comuna et d’Actes Sud – un programme de débats, d’ateliers, de conférences, d’expositions et de lancements d’expérimentations dans la durée. On va faire un test. Libération a lancé le Forum en ligne mi-avril et l’événement, déjà reporté trois fois, se tiendra du 24 au 30 août à Arles.

Nda : le design doit-il se redéfinir pour justifier son existence ?

OS : c’est la question de ma vie : suis-je utile aux autres ? À mon village ou à mon quartier, et à la planète ? J’ai fait ce métier, soyons clairs, pour me faire plaisir et ne jamais m’ennuyer. Cela a été le cas, au-delà de mes rêves, mais ce qui m’importe maintenant depuis plus de dix ans, c’est d’être utile, de défendre un design durable et responsable qui fait du bien à l’homme, car il est dans ses usages. La deuxième chose à laquelle je crois profondément, c’est au projet collectif. Notre agence n’est plus mon agence, c’est celle d’un collectif d’associés qui travaille aux côtés de nos clients. Je crois beaucoup à la qualité des rencontres, à la qualité des échanges. Après la crise sanitaire, il faudra aller encore plus vite, dépenser encore moins, avec toujours plus de contraintes. La bonne entente d’une équipe client-agence est la clef du succès. Je crois que c’est la fin du design ou de l’architecture signatures des ego (j’avoue y avoir participé) et tant mieux, car il va falloir se serrer les coudes. Enfin, et vous l’avez compris, je crois à fond au développent durable et au vert, à la nature, au paysage, au monde du vivant. À défaut d’être designer, j’aurais aimé être une fougère ou une fourmi dans les montagnes de Chamonix

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Journaliste : Nathalie Lecuppre
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