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« Penser & faire le design ! »

Libé : les messages sanitaires peuvent-ils avoir du style ?

Les coiffeurs sont pris d’assaut. Mais le commerce du bien-être a encore des obstacles à franchir et des règles à faire appliquer.

 

Un petit salon de quartier sous enseigne Jean-Louis David, à Paris dans le XVe arrondissement. Un fauteuil sur deux est barré d’un grand X de scotch noir. L’endroit n’est déjà pas immense mais avec ces restrictions, il devient carrément riquiqui. Résultat : tous les rendez-vous de la semaine sont pris.

Un autre coiffeur plus loin dans la même rue. Un Franck Provost, un peu plus grand. Pas de rendez-vous avant trois jours. « D’habitude, nous avons vingt postes de travail. Aujourd’hui, on est huit », résume Jacqueline, la directrice. Les capacités d’accueil rétrécissent mais au fil des cinquante jours de confinement, la demande a augmenté. Parce que les cheveux poussent certes mais sans doute aussi parce que le retour chez le coiffeur signe que l’on va s’occuper du corps autrement que pour sauver sa peau.

Quoique pour la soigner, pas tout de suite. Sur les vitrines de Sephora, on lit : « Les services de maquillage et de soins sont suspendus. » Khadija Blandin, patronne de Nature’l Beauté, rue du Commerce à Paris, applique cette interdiction : « Pas de soins visage ou corps, que des épilations. » Est-ce que le volume de travail s’en ressent ? « J’avais prévu d’ouvrir à 10 heures lundi mais quand je suis arrivée à 9 heures et demi, j’avais déjà deux clientes devant la boutique ! » Même restriction chez Bijou Brigitte : « On n’a plus le droit de percer les oreilles et on nous a recommandé de ne rien faire essayer, même pas les bagues », dit Milouda la vendeuse.

Jachère

S’occuper du corps, de l’apparence, de toute cette image de soi laissée en jachère pendant des semaines est gratifiant mais compliqué. A l’institut de beauté, il faut changer le drap de la table de soins entre chaque prestation (et pas seulement une fois par jour) « nettoyer le plan de travail, l’évier, les pinces à épiler et préparer les masques pour les clientes ». Prévoir vingt minutes entre chaque personne.

Dans les magasins de lingerie, alors que démarre la saison des maillots de bain, surgissent des questions que l’on ne s’était jamais posées. Quid d’un soutien-gorge déjà essayé ? Dans la vie normale, retour direct dans le rayon. Au temps du Covid, « on les passe au nettoyeur vapeur et on les met en quarantaine pendant deux jours », explique Kheydara chez Intimissimi.

Tous les magasins placent du gel hydroalcoolique à l’entrée et beaucoup demandent aux clientes d’en utiliser à nouveau avant d’entrer en cabine d’essayage. « A chaque fois qu’une cliente passe en cabine, on désinfecte derrière », dit encore Kheydara. Il faut rassurer, rassurer. Mais le ton des messages officiels, tels que les commerçants les affichent dans leurs vitrines, en rajoute dans l’inquiétant.

«Lavez-vous les mains ! C’est plus fun !»

Est-il obligatoire que le message sanitaire soit lugubre ? A l’entrée du Body Shop de Montparnasse, une main à écrit à la craie : « Lavez-vous les mains ! C’est plus fun ! » Dans LSA, magazine professionnel de la grande distribution, Cécile Poujade, directrice associée chez Saguez & Partner qui a conçu des dizaines des milliers de magasins dans le monde, fait ce constat : « Tout le monde met en place à peu près les mêmes mesures mais la façon dont chacun le fait et le ton qui y est mis peuvent changer la perception et l’accueil même de ces messages. » Etre sinistre est même contraire à la bonne marche du commerce. « On voit partout les mêmes affiches de consignes sanitaires, écrit-elle encore. Le contenu doit être sérieux et la forme efficace certes mais qui nous empêche d’y ajouter du style ? Un graphisme puissant ? Un ton de marque surprenant ? Est-on condamné en plus à ce que ce soit visuellement déprimant ? Non. […] Et ça, ce n’est pas futile, c’est utile, tous les jours. »

Journaliste : Sibylle Vincendon
Article publié dans Libération le 12 mai 2020..

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